De la conversation

Mise en ligne de La rédaction, le 11 juin 2015.

par Patrick Dionne

[ EXTRAITS DU NUMÉRO 47 / MAI-JUILLET 2015 ]

Saint Pierre et saint Paul par Rembrandt

À Benoît Lemaire († 2014), qui aimait converser avec les hommes et plus encore avec Dieu.

Suffirait-il de remuer les lèvres pour dire quelque chose? Tant d’hommes le croient et partent, solennels, superbes, édifier leurs semblables en déversant sur les têtes, pêle-mêle, impressions, opinions, conseils, souvenirs, anecdotes, observations. À l’origine, la parole était louange perpétuelle, psalmodie immaculée. Mais elle est tombée avec le reste. La langue édénique, insondable et majestueuse comme la mer au couchant, la conversation de pure lumière, composée de touches chromatiques, comme dans un ciel mouvant, ne sont plus. La parole demeure, pourtant. Qu’en faisons-nous? Le bavardage compulsif, exalté, frénétique, l’avalanche de sottises, de platitudes, d’obscénités, d’à peu près, le déluge de ruines syntaxiques et de néologismes, de périphrases et de synecdoques, d’aberrations synonymiques et de métaphores niaises que charrie le monosyllabisme universel, l’affreux bourdonnement des gosiers émancipés qui recouvre la terre, suggèrent que ce don est mortellement empoisonné. «Le péché de la voix humaine», qui révulsait le jeune Cioran, serait-il un péché capital?
(…)

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