À LA POINTE DU CALAME – Le temps de l’attente: sur Théophile de Benoît Miller (texte intégral)

Mise en ligne de La rédaction, le 26 juin 2022.

[EXTRAITS DU NUMÉRO 64/PRINTEMPS-ÉTÉ 2022]

PAR PATRICK DIONNE

Discours prononcé le 6 novembre 2021 à la Bibliothèque des Sulpiciens de Montréal, lors du lancement du livre Théophile de Benoît Miller (Éditions Synoptique, 2021).

Je l’avoue, je tremble à l’idée d’entrer dans une librairie. Je ne sais pourquoi, j’y revis sans fin le même cauchemar. Je pousse la porte, emprunte une allée, saisis les bribes d’une conversation de cuistres, grommelle à cause de la musique, contourne un bouquineur somnolent, esquive une connaissance, presse le pas à la vue d’une croûte. J’aboutis au rayonnage où le livre désiré devrait se trouver. J’étudie les titres et les reliures. Je ne le vois pas. Je soupire, je râle, je peste. Soudain mon regard s’arrête sur un monticule de publications. Puis sur un autre, et un autre. Je songe, effaré, que toutes ces «nouveautés» seront vieilles demain, détrônées par d’autres, et que les arrivages se succéderont ainsi jusqu’à la Parousie, sans doute. Je recule en frissonnant. Puis je me précipite vers la sortie et saute dans un taxi…

C’est une hydre diablement féconde que l’industrie du livre! Pour la «rentrée littéraire» de l’automne, elle aura lancé 521 romans de langue française sur le liseur québécois! Dans cette masse, combien de chefs-d’œuvre? d’honnêtes réussites? d’épluchures? Et d’abord, qui lira tout cela?… Ce siècle s’intéresse exclusivement à ce qui s’oublie sitôt lu: la manchette, le tweet, le texto, le best-seller. Ces simulacres d’écritures comblent de vide, selon les termes de Jean Brun, et leur prolifération est un signe annonciateur de la psychose universelle. Invoquer la réalité, désormais, c’est blasphémer. Le discours seul mérite la vénération. Nous sommes à l’ère de la dissociation terminale, où des millions de potentats oisifs et superbes recréent l’univers en permanence. Ils dramatisent tout, expliquent tout, justifient tout. Mais ils n’ont de prise que sur ce qui se passe dans leur tête; et ils raisonnent jusqu’à la déraison. Le «Je pense, donc je suis» de Descartes aura mené au «Je m’exprime, donc je suis » du tapoteur compulsif. L’homme sourd au Verbe – et donc à « la réalité », comme l’enseigne Benoît XVI –, se condamne au verbalisme, qui est un des pseudonymes du néant. À l’heure actuelle, une œuvre a toutes les chances d’être sanctionnée par les tribunaux culturels si elle s’attaque au réel; si elle bénéficie d’une réclame voyante; si l’auteur est une « personnalité » en vue. Le talent peut, accessoirement, gonfler ce succès.

Heureusement, Benoît Miller n’est pas une personnalité en vue. C’est en revanche un poète de première force. Avec les mots les plus simples, il dit les réalités ultimes:

Le cimetière est à deux pas
Du printemps

C’est toute notre vie saisie en deux vers. Elle est légère, cette espérance, elle ressemble à la «petite espérance» de Péguy. Un versificateur ou un «moitrinaire» n’aurait pu composer ce distique. D’ailleurs l’auteur de Théophile offre son sourire circonspect à Malherbe, et se désintéresse complètement des variations du moi. (C’est l’âme qui chante, non l’esprit ou les viscères.) Il se détourne des rumeurs du monde pour écouter les symphonies du Royaume. Sa poésie a la majesté d’un grand ciel étoilé. L’air est doux et les astres fervents. Le silence palpite sous la voûte bleue. Et la sérénade commence, délicate comme une brise, figure de la beauté à venir, de la beauté qui est déjà.

Max Jacob a récapitulé l’essentiel dans ses Conseils à un jeune poète: «Trouvez Dieu d’abord.» Peut-être est-ce le seul conseil littéraire que Benoît Miller a jamais suivi. Le paradoxe, c’est que plus on s’approche de Dieu, plus on ressent le besoin de se taire… Au fond, pour l’auteur de Pierre d’univers et cap d’espérance, écrire est «une autre façon de prier, de respirer, d’écouter la Parole qui est Présence et Vie», affirme André Désilets. Je crois aussi que les gens comme nous écrivent parce qu’ils n’ont pas reçu le don de chasser les démons et de ressusciter les morts. C’était la conviction de Prudence: «Que mon âme du moins célèbre Dieu par sa voix, puisqu’elle ne le peut par ses mérites.» Théophile est rempli de ces traits de feu et de ces brûlures qui nous rappellent que notre vie est une suite d’eucharisties manquées. «Je nomme», une des pièces les plus fortes du recueil, est une théologie en raccourci, thomasienne, aux paumes ouvertes.

L’épigraphe de Théophile, tirée de la Genèse, éclaire la signification de l’œuvre: «‘‘Où es-tu ?’’ dit-il.» C’est Dieu qui parle, qui cherche l’homme, qui l’attend. Et en toute cohérence, l’ouvrage se clôt avec le mot Attente. L’attente est à l’image de notre vie, elle est notre vie. Fait remarquable, chez Benoît Miller l’attente est dénuée d’amertume et de révolte. Il connaît le Nom de Celui qu’il attend et qui l’attend:

Voici un orfèvre qui tient un atelier dans une arrière-cour, sans enseigne, et taille ses vers avec un ciseau cristallin, à la lueur d’une braise vespérale. Sa poésie est naïve et savante, elle promène son regard virginal sur les choses, ressuscite des vocables – castine, abattis, bouscueil –, se plaît à évoquer plutôt qu’à décrire («un mot vaut mille images», nous répétions-nous, Maurice G. Dantec et moi). Ses visions de «la terre aimée», de son Beauport natal, du pays de Québec affinent le genre:

Quand viendra la nuit
La nuit sans fleurs isabelle
Couchez-moi au creux d'un chêne

Noué à ses âges
Je composerai de la terre
Pour un cap d'espérance

Voici un orfèvre qui tient un atelier dans une arrière-cour, sans enseigne, et taille ses vers avec un ciseau cristallin, à la lueur d’une braise vespérale. Sa poésie est naïve et savante, elle promène son regard virginal sur les choses, ressuscite des vocables – castine, abattis, bouscueil –, se plaît à évoquer plutôt qu’à décrire («un mot vaut mille images», nous répétions-nous, Maurice G. Dantec et moi). Ses visions de «la terre aimée», de son Beauport natal, du pays de Québec affinent le genre:

Je songe à la saulaie liquide
Sur l'épaule de la chute
Où volaient des poissons
Pour étonner la nature

Et s’il s’indigne devant l’impiété, c’est sans passion:

Nous sommes un dimanche
Qui ne se lève plus

Tout n’est-il pas dit?

En lisant Benoît Miller, j’ai eu l’impression de découvrir un cousin catholique de Max Elskamp. Le «petit cœur françois» du poète de Beauport bat comme le «Il fait dimanche» ou le «Mon âme très enfant» du poète belge. Leur sensibilité est parente, leur art aussi: en témoigne ce goût d’adjectiver les substantifs. Il me faudrait quelques paragraphes de plus pour creuser les analogies entre ces écrivains, mais j’aurais l’air de donner un cours. Je m’insurge évidemment contre le penchant antiponctuationniste de l’auteur de Théophile; la ponctuation est une respiration, elle marque le rythme, accentue la musicalité, trace une ligne d’horizon. Du reste il est possible qu’un point après amour, beauté ou Dieu soit une sorte de trahison…

Que tout s’achève, espère Benoît Miller, afin que tout commence. À travers ses chants, s’élève la prière de la reine Esther: «Je suis seule et n’ai rien à part toi, Seigneur». Aussi la beauté que le poète voit et qu’il chante n’est-elle qu’un reflet de «la très beauté» qu’il ne voit pas et qu’il désire. Que nous désirons tous, en vérité.