Rencontre avec le prince Kozlovski (Extraits de La Russie en 1839)

Mise en ligne de La rédaction, le 26 juin 2022.

[EXTRAITS DU NUMÉRO 64/PRINTEMPS-ÉTÉ 2022]

PAR LE MARQUIS ASTOLPHE DE CUSTINE

Pour éclairer la situation spirituelle et politique de la Russie actuelle, voici des extraits d’un ouvrage écrit il y a plus de 180 ans : La Russie en 1839 du marquis Astolphe de Custine (1790-1857). L’idée, qui paraît singulière, s’autorise pourtant d’un des principaux artisans de la politique américaine face à l’URSS après la Seconde Guerre mondiale, George F. Kennan, qui a jugé qu’il s’agissait de la meilleure étude sur la Russie de Staline. Osons corriger toutefois le fameux politologue. Cette œuvre de Custine, plus qu’un bon livre sur la Russie de Staline, est surtout un des meilleurs consacrés à la Russie de Vladimir Poutine.

Tout y est ou presque: le rôle de l’orthodoxie, l’arbitraire du prince, le mensonge généralisé, le silence et la peur. Il ne manque que la menace nucléaire, indéniable progrès sur la Russie de Nicolas 1er. Notre extrait porte entièrement sur la conversation du marquis de Custine avec le prince Pierre Kozlovski (1783-1840), le prince K*** dans le livre. Ce Kozlovski, a pu écrire l’ambassadeur d’Autriche à Metternich en 1836 (trois ans avant le voyage de Custine), «professe sous le rapport religieux les mêmes principes que Monsieur Tchaadaev». Custine a-t-il étoffé ses conversations avec Kozlovski en s’inspirant des idées de Tchaadaev? A-t-il rencontré Tchaadaev pendant son voyage? Peut-être. On sait qu’il a lu le fameux publiciste et qu’il partageait largement ses vues. Autre mystère! Comment expliquer que Custine puisse avoir eu raison à ce point? Son génie? Custine n’est pas Tocqueville: il a méconnu le bouillonnement intellectuel et littéraire de la Russie de son temps, celle de Tchaadaev, mais aussi d’Ivan Kireïevski et d’Alexis Khomiakov (les deux illustres slavophiles), et surtout de Lermontov, de Gogol, de Pouchkine. Par malheur, la Révolution d’octobre 1917 lui a donné raison et sa terrible charge, et ce jusqu’à aujourd’hui, s’est avéré petit à petit un portrait chaque jour plus fidèle.

J.R.

Malgré la réserve que je mettais dans mes réponses au prince Kozlovski, l’ancien diplomate fut bientôt frappé de la direction de mes idées: «Vous n’êtes ni de votre pays, ni de votre temps, me dit-il; vous êtes l’ennemi de la parole comme levier politique. […]

– […] Je crains les avocats et leur écho, le journal, qui n’est qu’une parole dont le retentissement dure vingt-quatre heures; voilà les tyrans qui nous menacent aujourd’hui.

– Venez chez nous; vous apprendrez à en redouter d’autres.

– Vous avez beau faire, ce n’est pas vous, prince, qui parviendrez à me donner mauvaise opinion de la Russie.

– N’en jugez, ni par moi, ni par aucun des Russes qui ont voyagé; avec notre naturel flexible nous devenons cosmopolites dès que nous sortons de chez nous, et cette disposition d’esprit est déjà une satire contre notre gouvernement!!…»

Ici, malgré l’habitude qu’il a de parler franc sur toutes choses, le prince eut peur de moi, de lui-même, surtout des autres; et il se jeta dans des aperçus assez vagues.

Je ne me fatiguerai pas inutilement la mémoire à vous reproduire les formes d’un dialogue devenu trop peu sincère pour qu’il pût ajouter au fond des idées par l’expression. Plus tard, le prince profita d’un moment de solitude pour achever de me développer son opinion sur le caractère des hommes et des institutions de son pays. Voici à peu près ce que j’ai retenu de ses déductions:

«La Russie est à peine aujourd’hui à quatre cents ans de l’invasion des barbares; tandis que l’Occident a subi la même crise depuis quatorze siècles: une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance incommensurable entre les mœurs des nations.

« Bien des siècles avant l’irruption des Mongols, les Scandinaves envoyèrent aux Slaves, alors tout à fait sauvages, des chefs qui régnèrent à Novgorod la grande, et à Kiew, sous le nom de Varègues; ces héros étrangers venus avec une troupe peu nombreuse, sont les premiers princes des Russes, et leurs compagnons sont la souche de la noblesse la plus ancienne du pays. Les princes Varègues, espèce de demi-dieux, ont policé cette nation alors nomade. Dans le même temps, les empereurs et les patriarches de Constantinople lui donnaient le goût de leurs arts et de leur luxe. Telle fut, si vous me passez l’expression, la première couche de civilisation qui s’est abîmée sous les pieds des Tatars, lors de l’arrivée de ces nouveaux conquérants en Russie.

«De grandes figures de saints et de saintes qui sont les législateurs des peuples chrétiens, brillent dans les temps fabuleux de la Russie. Des princes puissants par leurs féroces vertus ennoblissent la première époque des annales slaves. Leurs noms traversent cette profonde obscurité comme des étoiles percent les nuages pendant une nuit orageuse. Or, le seul son de ces noms bizarres réveille l’imagination et fait appel à la curiosité. Rurick, Oleg, la reine Olga, saint Wladimir, Swiatopolk, Monomaque, sont des personnages dont le caractère ne ressemble pas plus que le nom à celui de nos grands hommes de l’Occident.

«Ils n’ont rien de chevaleresque, ce sont des rois bibliques: la nation qu’ils ont rendue glorieuse est restée voisine de l’Asie; ignorant nos idées romantiques, elle a conservé ses mœurs patriarcales.

«Les Russes n’ont point été formés à cette brillante école de la bonne foi dont l’Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole; et que la parole d’honneur est encore une chose sacrée, même en France où l’on a oublié tant de choses! La noble influence des chevaliers croisés s’est arrêtée en Pologne avec celle du catholicisme; les Russes sont guerriers, mais pour conquérir; ils se battent par obéissance et par avidité: les chevaliers Polonais guerroyaient par pur amour de la gloire; ainsi quoique dans l’origine ces deux nations sorties de la même souche eussent entre elles de grandes affinités, le résultat de l’histoire, qui est l’éducation des peuples, les a séparées si profondément qu’il faudra plus de siècles à la politique russe pour les confondre de nouveau, qu’il n’en a fallu à la religion et à la société pour les diviser.

«Tandis que l’Europe respirait à peine des efforts qu’elle avait faits pendant des siècles pour arracher le tombeau de Jésus-Christ aux mécréants, les Russes payaient tribut aux Mahométans sous Usbeck et continuaient cependant à recevoir de l’empire grec, selon leur première habitude, ses arts, ses mœurs, ses sciences, sa religion, sa politique avec ses traditions d’astuce et de fraude, et son aversion pour les croisés latins. Si vous réfléchissez à toutes ces données religieuses, civiles et politiques, vous ne vous étonnerez plus du peu de fond qu’on peut faire sur la parole d’un Russe (c’est le prince russe qui parle), ni de l’esprit de ruse qui s’accorde avec la fausse culture byzantine et qui préside même à la vie sociale sous l’empire des czars, heureux successeurs des lieutenants de Bati.

«Le despotisme complet, tel qu’il règne chez nous, s’est fondé au moment où le servage s’abolissait dans le reste de l’Europe. Depuis l’invasion des Mongols, les Slaves, jusqu’alors l’un des peuples les plus libres du monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d’abord, et ensuite de leurs propres princes. Le servage s’établit alors chez aux non-seulement comme un fait, mais comme une loi constitutive de la société. Il a dégradé la parole humaine en Russie, au point qu’elle n’y est plus considérée que comme un piège: notre gouvernement vit de mensonge, car la vérité fait peur au tyran comme à l’esclave. Aussi quelque peu qu’on parle en Russie, y parle-t-on encore trop, puisque dans ce pays tout discours est l’expression d’une hypocrisie religieuse ou politique.

«L’autocratie, qui n’est qu’une démocratie idolâtre, produit le nivellement tout comme la démocratie absolue le produit dans les républiques simples.

«Nos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l’apprentissage de la tyrannie. Les grands-princes russes, forcés de pressurer leurs peuples au profit des Tatars, traînés souvent eux-mêmes en esclavage jusqu’au fond de l’Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant qu’à condition qu’ils serviraient d’instruments dociles à l’oppression, détrônés aussitôt qu’ils cessaient d’obéir, instruits au despotisme par la servitude, ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la conquête qu’ils subissaient personnellement: voilà comment, par la suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement pervertis. […]

– Prince, repris-je après avoir écouté attentivement cette longue série de déductions, je ne vous crois pas. C’est de l’élégance d’esprit que de s’élever au-dessus des préjugés nationaux et de faire comme vous le faites les honneurs de son pays à un étranger; mais je ne me fie pas plus à vos concessions qu’aux prétentions des autres.

«Dans trois mois vous me rendrez plus de justice; en attendant, et tandis que nous sommes encore seuls», il disait ceci en regardant de tous côtés, «je veux fixer votre attention sur un point capital: je vais vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays où vous entrez.

«Pensez à chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que l’influence chevaleresque et catholique a manqué aux Russes; non-seulement ils ne l’ont pas reçue, mais ils ont réagi contre elle avec animosité pendant leurs longues guerres contre la Lithuanie, la Pologne, enfin contre l’ordre Teutonique et l’ordre des chevaliers porte-glaive.

– Vous me rendez fier de ma perspicacité; j’écrivais dernièrement à un de mes amis que, d’après ce que j’entrevoyais, l’intolérance religieuse était le ressort secret de la politique russe.

– Vous avez parfaitement deviné ce que vous allez voir: vous ne sauriez vous faire une juste idée de la profonde intolérance des Russes, ceux qui ont l’esprit cultivé et qui communiquent par les affaires avec l’occident de l’Europe, mettent le plus grand art à cacher leur pensée dominante qui est le triomphe de l’orthodoxie grecque, synonyme pour eux de la politique russe.

– Sans cette pensée, rien ne s’explique ni dans nos mœurs, ni dans notre politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la persécution de la Pologne soit l’effet du ressentiment personnel de l’Empereur : elle est le résultat d’un calcul froid et profond. Ces actes de cruauté sont méritoires aux yeux des vrais croyants, c’est le Saint-Esprit qui éclaire le souverain au point d’élever son âme au-dessus de tout sentiment humain, et Dieu bénit l’exécuteur de ses hauts desseins: d’après cette manière de voir, juges et bourreaux sont d’autant plus saints qu’ils sont plus barbares.

– Vos journaux légitimistes ne savent ce qu’ils veulent quand ils cherchent des alliés chez les schismatiques. Nous verrons une révolution européenne avant de voir l’Empereur de Russie servir de bonne foi un parti catholique: les protestants sont au moins des adversaires francs; d’ailleurs ils seront réunis au pape plus aisément que le chef de l’autocratie russe, car les protestants ayant vu toutes leurs croyances dégénérer en systèmes et leur foi religieuse changée en un doute philosophique, n’ont plus que leur orgueil de sectaires à sacrifier à Rome; tandis que l’Empereur possède un pouvoir spirituel très-réel et très-positif dont il ne se démettra jamais volontairement. Rome et tout ce qui se rattache à l’Église romaine n’a pas de plus dangereux ennemis que l’autocrate de Moscou, chef visible de son Église; et je m’étonne que la perspicacité italienne n’ait pas encore découvert le danger qui nous menace de ce côté. D’après ce tableau très-véridique, jugez de l’illusion dont se bercent une partie des légitimistes de Paris.»

Cette conversation vous donne l’idée de toutes les autres; chaque fois que le sujet devenait inquiétant pour l’amour-propre moscovite, le prince Kozlovski s’interrompait, à moins qu’il ne fût parfaitement sûr que personne ne pouvait nous entendre.

Ces confidences m’ont fait réfléchir, et mes réflexions m’ont fait peur.

[…] Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé de s’énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute elles seront tombées dans le sommeil au-dedans et dans le mépris au dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés évanouies dans l’égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares ignorants, mais de maîtres rusés, éclairés, plus éclairés que nous, car ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l’on doit nous gouverner.

Ce n’est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces inactives à l’orient de l’Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et la force mettra fin au règne de la parole. En vain alors, l’égalité éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liberté; l’arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s’être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires; alors les trompeurs échos de l’opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu’afin d’avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la société pour vivre de son cadavre.

[…] La curiosité que j’ai de voir la Russie et l’admiration que me cause l’esprit d’ordre qui doit présider à l’administration de ce vaste État, ne m’empêchent pas de juger avec impartialité la politique de son gouvernement. La domination de la Russie se bornât-elle aux exigences diplomatiques, sans aller jusqu’à la conquête, me paraîtrait ce qu’il y a de plus redoutable pour le monde. On se trompe sur le rôle que cet état jouerait en Europe: d’après son principe constitutif il représenterait l’ordre; mais d’après le caractère des hommes, il propagerait la tyrannie sous prétexte de remédier à l’anarchie; comme si l’arbitraire remédiait à aucun mal! L’élément moral manque à cette nation; avec ses mœurs militaires et ses souvenirs d’invasions elle en est encore aux guerres de conquêtes, les plus brutales de toutes, tandis que les luttes de la France et des autres nations de l’Occident seront dorénavant des guerres de propagande.

«[…] Vous savez, recommence le prince Kozlovski, que Pierre le Grand, après beaucoup d’hésitation, détruisit le patriarcat de Moscou pour réunir sur sa tête la tiare à la couronne. Ainsi, l’autocratie politique usurpa ouvertement la toute-puissance spirituelle, qu’elle convoitait et contrariait depuis longtemps; union monstrueuse, aberration unique parmi les nations de l’Europe moderne. La chimère des papes au moyen âge est aujourd’hui réalisée dans un empire de soixante millions d’hommes, en partie hommes de l’Asie qui ne s’étonnent de rien, et qui ne sont nullement fâchés de retrouver un grand Lama dans leur Czar.

«Le despotisme russe, non-seulement compte les idées, les sentiments pour rien, mais il refait les faits, il lutte contre l’évidence et triomphe dans la lutte!!! car l’évidence n’a pas d’avocat chez nous,

non plus que la justice, lorsqu’elles gênent le pouvoir.»

Je commençais à m’effrayer de la langue hardie du prince Kozlovski.

Singulier pays que celui qui ne produit que des esclaves qui reçoivent à genoux l’opinion qu’on leur fait, des espions qui n’en ont aucune, afin de mieux saisir celle des autres, ou des moqueurs qui exagèrent le mal; autre manière très-fine d’échapper au coup d’œil observateur des étrangers; mais cette finesse même devient un aveu; car chez quel autre peuple a-t-on jamais cru nécessaire d’y avoir recours ? Tandis que ces réflexions me passaient par l’esprit, le prince poursuivait le cours de ses observations philosophiques: il a été élevé à Rome, et penche vers la religion catholique, comme tout ce qui a de l’indépendance d’esprit et de la piété en Russie.

«Le peuple et même les grands, résignés spectateurs de cette guerre à la vérité, en supportent le scandale, parce que le mensonge du despote, quelque grossière que soit la feinte, paraît toujours une flatterie à l’esclave. Les Russes, qui souffrent tant de choses, ne souffriraient pas la tyrannie, si le tyran ne faisait humblement semblant de les croire dupes de sa politique. La dignité humaine, abîmée sous le gouvernement absolu, se prend à la moindre branche qu’elle peut saisir dans le naufrage: l’humanité veut bien se laisser dédaigner, bafouer, mais elle ne veut pas se laisser dire en termes explicites qu’on la dédaigne et qu’on la bafoue. Outragée par les actions, elle se sauve dans les paroles. Le mensonge est si avilissant, que forcer le tyran à l’hypocrisie, c’est une vengeance qui console la victime. Misérable et dernière illusion du malheur, qu’il faut pourtant respecter de peur de rendre le serf encore plus vil et le despote encore plus fou!…

«Il existait une ancienne coutume, d’après laquelle, dans les processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher à ses côtés les deux plus grands seigneurs de l’Empire. Au moment du mariage, le czar-pontife résolut de choisir pour acolytes dans le cortège de cérémonie, d’un côté un boyard fameux, et de l’autre le nouveau beau-frère qu’il venait de se créer; car en Russie la puissance souveraine fait plus que des grands seigneurs, elle suscite des parents à qui n’en avait point; elle traite les familles comme des arbres qu’un jardinier peut élaguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout ce qu’il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature, l’Empereur est non-seulement le représentant de Dieu, il est la puissance créatrice elle-même; puissance plus étendue que celle de notre Dieu; car celui-ci ne fait que l’avenir, tandis que l’Empereur refait le passé ! La loi n’a point d’effet rétroactif, le caprice du despote en a un.

«Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frère de l’Impératrice était le plus grand seigneur de Moscou, et, après le Czar, le principal personnage de l’Empire; il s’appelait le prince Romodanowski… Pierre lui fit dire par son premier ministre qu’il eût à se rendre à la cérémonie pour marcher à la procession à côté de l’Empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frère de la nouvelle Impératrice.

«C’est bien, répondit le prince, mais de quel côté le Czar veut-il que je me place?

«– Mon cher prince», répond le ministre courtisan, «pouvez-vous le demander? Le beau-frère de Sa Majesté ne doit-il pas avoir la droite?

« – Je ne marcherai pas », répond le fier boyard.

Cette réponse rapportée au Czar, provoque un second message: «Tu marcheras», lui fait dire le tyran, un moment démasqué par la colère, «tu marcheras ou je te fais pendre!

« – Dites au Czar » réplique l’indomptable Moscovite, «que je le prie de commencer par mon fils unique qui n’a que quinze ans; il se pourrait que cet enfant, après m’avoir vu périr, consentît par peur à marcher à la gauche du souverain, tandis que je suis assez sûr de moi pour ne jamais faire honte au sang des Romodanowski, ni avant ni après l’exécution de mon enfant.»

Le Czar, je le dis à sa louange, céda; mais par vengeance contre l’esprit indépendant de l’aristocratie moscovite, il fit de Pétersbourg non un simple port sur la mer Baltique, mais la ville que nous voyons.

«Nicolas», ajouta le prince Kozlovski, «n’eût pas cédé; il eût envoyé le boyard et son fils aux mines, et déclaré, par un ukase conçu dans les termes légaux, que ni le père ni le fils ne pourraient avoir d’enfants; peut-être aurait-il décrété que le père n’avait point été marié; il se passe de ces choses en Russie assez fréquemment encore, et ce qui prouve qu’il est toujours permis de les faire, c’est qu’il est défendu de les raconter.»

Quoi qu’il en soit, l’orgueil du noble Moscovite donne parfaitement l’idée de la singulière combinaison dont est sortie la société russe actuelle: ce composé monstrueux des minuties de Byzance et de la férocité de la horde, cette lutte de l’étiquette du Bas-Empire et des vertus sauvages de l’Asie a produit le prodigieux État que l’Europe voit aujourd’hui debout, et dont elle ressentira peut-être demain l’influence sans pouvoir en comprendre les ressorts.

Vous venez d’assister à l’humiliation du pouvoir arbitraire, bravé de front par l’aristocratie. Ce fait et bien d’autres m’autorisent à soutenir que l’aristocratie est ce qu’il y a de plus opposé au despotisme d’un seul, à l’autocratie; l’âme de l’aristocratie est l’orgueil, tandis que le génie de la démocratie est l’envie.