LE SIÈCLE, LES HOMMES, LES IDÉES – Lettre ouverte à Guy Nantel

Mise en ligne de La rédaction, le 26 juin 2022.

[EXTRAITS DU NUMÉRO 64/PRINTEMPS-ÉTÉ 2022]

PAR ANDRÉ DÉSILETS

J’ai lu avec intérêt Le Livre offensant de Guy Nantel qui brosse un tableau particulièrement déprimant du Québec d’aujourd’hui – un Québec qui mise avant tout sur ses propres lumières pour se libérer de tout ce qui lui pèse –, et lui rappelle qu’il y a de l’intolérable dans le monde. Du coup, dirons-nous, une pensée binaire triomphe, à la fois rudimentaire et chargée de ressentiment, qu’un humoriste averti espère pouvoir convertir au rire, cette «étrange entreprise» (Molière) qui «donne à penser», selon Paul Ricoeur, puisqu’elle véhicule un idéal qui a conduit Freud lui-même à conclure que le principe de plaisir est au service des instincts de mort! Certes, le rire est

l’arme des dieux, dit-on. Ou du diable, croyait Baudelaire. Car il permet d’oublier et de recommencer le même mouvement comme si de rien n’était. Ce n’est pas sans raison que l’Orient chrétien présente Satan comme «celui qui se moque de tout». Villiers de L’Isle-Adam était catégorique: « Laissons les apôtres du rire dans l’épaisseur». Pour Nicolas Gogol, l’enfer est prisonnier du rire. Au Québec, c’est la ligne horizontale de ceux qui, peu ou prou, se réclament des maîtres du relativisme, voire du nihilisme. Georges Bataille dira pour sa part que le rire est cette effusion qui excède la dialectique et qui éclate avec le renoncement absolu au Sens. Et c’est «la p’tite vie» : dévoiler la trivialité de la vie, la mesquinerie, la vulgarité, la platitude. C’est mettre en évidence ce qui détonne, ce qui est discordant, ce qui est absurde. Soit l’absurdité pour elle-même. Dans cette optique, Jean Guéhenno déclare que seuls des intellectuels, des humoristes ou des idéologues qui ratiocinent peuvent se donner «les gants de recréer une liberté» tout aussi absurde. Mais voilà: vit-on seulement pour faire le pitre et pour que la croisière s’amuse? Voltaire lui-même, l’un des grands écrivains du siècle des Lumières, a cessé de plaisanter et de cultiver son jardin pour défendre Calas. Ne serait-ce pas par là qu’il est devenu vraiment grand ? Michel del Castillo s’interroge dans Mon frère l’Idiot: «Comment rire lorsque ça se passe sous votre nez […] lorsque la même horreur se reproduit dans chacun des cinq continents?» Devons-nous répéter avec Marcel Achard que «l’humour, c’est de savoir que tout, absolument tout, est drôle, dès l’instant que c’est aux autres que cela arrive»? « Oui, répond Guy Nantel, on peut rire de tout. Tout est dans la manière, le ton et l’originalité». Car il n’y a rien de sacré. (…)