Dossier cinéma. John Ford, un prophète du passé

Mise en ligne de La rédaction, le 20 avril 2011.

par Jean Renaud

[ EXTRAITS DU NUMÉRO 31 / PRINTEMPS 2011 ]

(…) Le héros fordien n’existe que pour sa fin et il sait que sa fin n’est pas en lui-même. Un sacrifice « égoïste » est une contradiction dans les termes. On ne se sacrifie pas pour soi, mais pour les autres. Plus encore, on ne choisit pas soi-même la façon et le moment. Dans They Were Expendable, le lieutenant Rusty Ryan ( John Wayne) offre sa place dans un avion de secours à un père de famille pour qu’il rejoigne sa femme et ses enfants ; son ami, le lieutenant John Brickley (Robert Montgomery), plutôt que de le féliciter, l’interpelle ainsi : « Pour qui travailles-tu ? Pour toi-même ? »

John Ford

Tom Joad, dans The Grapes of Wrath, le docteur Samuel Mudd, dans The Prisoner of Shark Island ou même la troupe du colonel Thursday, dans Fort Apache, acceptent leur sacrifice sans amertume, avec simplicité et amour. Le théologien catholique Erik Peterson souligne que ce qui distingue le martyr chrétien est qu’il ne prononce jamais une seule parole contre la création de Dieu. Comparons les héros de Ford aux personnages de Sam Peckinpah. The Wild Bunch (La Horde sauvage, 1969) se termine par le suicide sanglant et meurtrier de Pike Bishop (William Holden) et de ses hommes. Ces malheureux, possédés par le goût de l’inexistence, par une volonté venue d’en bas de détruire et de ne pas être, inaugurent le massacre absurde de soldats mexicains, mais aussi de femmes et d’enfants innocents, par un rire insensé et sardonique. La mort du western coïncide avec la victoire du nihilisme. Peckinpah, c’est Homère copié par Sade (cruauté, sentimentalisme, désagrégation morale et mentale) ; Leone, c’est Eschyle réécrit par Voltaire (aridité, artifice, abstraction, désincarnation et mécanisation des personnages). La culture moderne est une culture du ricanement et de la décomposition.

(…) Dans Young Mr. Lincoln – comme dans The Sun Shines Bright, dans How Green Was My Valley ou dans The Quiet Man –, on assiste à la vie d’une communauté, d’une véritable société politique. « L’économique n’est pas tout. L’homme est aussi payé, il est surtout payé, par les égards. » Dans l’univers de Ford et de Ramuz, la vertu d’amitié importe. Et la communauté ne se réduit pas à une chiourme irréprochable où chacun s’enferme dans sa fonction. John Ford, comme Dickens, à qui il ressemble parfois, affectionne les marginaux, les déclassés, les simples, les ivrognes (Francis Ford et son cruchon) et les fous (Mose Harper dans The Searchers, joué par Hank Worden, qui rêve de finir ses vieux jours sur une chaise berçante). Une des belles scènes de The Sun Shines Bright est l’enterrement de la prostituée : au début, le juge Priest suit, presque seul, le convoi mortuaire, mais il est rejoint petit à petit par l’ensemble de la communauté, à l’exception de quelques bigotes.

Ford n’est pas un conservateur au sens vil que ce mot a pris. Avec perspicacité, Lindsay Anderson l’a qualifié d’anarchiste et de traditionaliste. La culture conservatrice actuelle s’est enlisée dans une idéologie philistine du calcul et de la haine du pauvre. Nos conservateurs adorent le travail à la façon des petits marxistes moralisateurs d’autrefois. La droite et la gauche partagent une même propension à la dénonciation, une même inaptitude à la célébration. Dans la première histoire du film à sketches The Rising of the Moon – inspirée d’une nouvelle célèbre de Frank O’Connor intitulée The Majesty of the Law –, Dan O’Flaherty (Noel Purcell), un homme d’âge mûr désargenté issu d’une ancienne famille irlandaise, se plaint à un ami de la perte des vieilles chansons : « Quand j’étais enfant, tous les hommes du Comté avaient une centaine de chansons en mémoire. [...] Toutes les chansons se sont perdues. Et tous les secrets se sont perdus. [...] Et qu’on ne me dise pas qu’un docteur en sait plus que les anciens connaissant les secrets d’antan. » Les anciens en savent plus que les doctes parce qu’ils ont conservé un lien vivant avec les racines morales et spirituelles des choses. Nos idéologues oublient qu’une civilisation sans piété, un ordre sans amour, accumulera en vain des connaissances radicalement impuissantes à servir de pont entre le réel et le cœur, entre les faits et l’intériorité : la barbarie de la réflexion atomise ; elle n’engendre pas une communauté, mais une dissociété. Sans piété, sans amour, sans transcendance, plus de gai savoir, ni de poésie (cette poésie, gardienne de la cité), ni de société politique : que la prose et la déconstruction prétentieuse et minable des modernes…

(…)

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