Les degrés cioraniens de la décadence

Mise en ligne de La rédaction, le 24 janvier 2013.

par Nicolae Popescu

[ EXTRAITS DU NUMÉRO 38 / HIVER 2012-2013 ]

E.M. Cioran

Il n’y a pas de culture laïque, si ça existe, ce n’est pas de la culture. (Petre ţuţea)

Fétichiser Cioran ne mène à rien. Il est tout sauf un amuseur. Jouer à l’esthète devant lui rassure le lecteur, mais invalide la lecture. L’équivoque dont se repaît l’écriture de ce danger public qu’est Cioran, figure le masque sous lequel son auteur a dû avancer afin de survivre. Derrière la morgue moraliste, la grimace tragique et le clin d’œil complice expriment la vérité qui ne saurait être entendue. À l’image du maître nietzschéen, c’est cette dynamite de la pensée, assourdissante, incommode, qui soulève des montagnes de sédimentation, qui déblaie l’horizon et ouvre des perspectives inquiétantes, qu’il s’agit de cultiver, au risque de la désespérance. Ce travail requiert du courage et un certain sens de la vertu. La prise au sérieux de ce qui en est dépourvu. L’inversion de la comédie en son double dévastateur. La métamorphose de l’esprit de complaisance en un supplice librement consenti – une exagération, une de plus, mais ô combien plus apte à dire nos défaillances et notre déraillement collectif. Il s’agit donc d’accepter le témoin. De penser avec Cioran, après lui. De contempler ce qu’il n’a pu voir mais su imaginer. Il s’agit d’avancer dans la désolation en méditant le précepte de saint Silouane de l’Athos: «Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas.»

La pensée cioranienne de la décadence – qui s’élabore dès la fin de sa vingtaine et qui reste singulièrement constante au fil de sa vie intellectuelle (preuve de sa solidité ou de l’entêtement de son auteur) – est à vrai dire une épistémologie, ou encore, car une fois n’est jamais coutume chez cet adepte du contraire, une épistémologie à rebours. Les possibilités effectives du savoir sont chez lui intimement liées aux possibilités de la conscience, aux possibilités mêmes d’expression de cette conscience. Or, selon Cioran, à travers la trame de l’histoire humaine, la conscience resterait identique à elle-même. Aux yeux des modernes, le grand coupable de l’illusion selon laquelle il y aurait progression, conquêtes, agrandissement des déclinaisons de cette conscience, n’est autre que Hegel. Mais à croire le nouvel Hérodote qu’est Cioran, il n’y aurait aucune marche triomphale de la Raison, aucun Esprit auquel aspirerait le genre humain dans une bien hypothétique ascension traduite par un destin manifeste, et en effet manifesté par l’apparition ponctuelle de l’Événement historique – concept diachronique s’il en fût qui a été récemment remis au goût du jour, entre autres, par l’inimitable Alain Badiou. À l’inverse de cet état des lieux communs, nous serions, selon Cioran, en présence d’une superstition de l’Histoire, d’une lecture mythique, fausse, d’une simple invention discursive, qui fournit aux esprits une orientation, un sens, sans lesquels le désarroi serait total. Pour Cioran, quelle différence y a-t-il entre l’époque gréco-latine, celle de la Renaissance et le siècle des Lumières? À son avis, aucune. Les hypostases de la conscience s’y valent. Qu’est-ce qui change alors? En un mot: le vocabulaire. Cioran renvoie dos à dos des expériences lexicales successives, ce en quoi consisterait la véritable nature du changement de paradigme. Aucune succession d’épistémès, aucune epokhê fondamentale, sinon la reconfiguration d’une conscience que l’éternité ne saurait changer.

Le siècle des Lumières pose problème à Cioran. Face à ce tournant de l’histoire française, devenu celui de l’Occident, il entretient des vues ambiguës dont les tiraillements révèlent la vraie teneur de sa pensée.
(…)

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