Document. La Grande Illusion – contre l’éducation rationaliste

Mise en ligne de La rédaction, le 21 avril 2012.

par Jean Renaud

[ EXTRAITS DU NUMÉRO 35 / PRINTEMPS 2012 ]

Charles-Ferdinand Ramuz

13 ans plus tard : introduction à « La Grande Illusion »
Cet article fut écrit à la fin du siècle dernier, en 1999. Le magazine L’Agora l’a publié dans son numéro de janvier/février 2000. Je l’offre à nos lecteurs pour qu’il serve d’appendice à l’admirable et vibrante analyse que propose Gary Caldwell en ouverture. Il m’a paru opportun de compléter son article consacré au jugement de la Cour suprême du Canada dans le litige entre la famille Lavallée et la Commission scolaire des Chênes, et à sa signification, par une réflexion générale sur l’éducation rationaliste.

Un des enseignements qu’il faut retirer de l’imposition de ce cours est que le despotisme démocratique ne se contente pas d’une centralisation administrative. Il vise une véritable centralisation spirituelle, dont l’école est le principal instrument. Le régime moderne n’est pas d’abord un régime politique (politiquement, l’État québécois est impotent et le prouve constamment devant les groupes de pression), il est essentiellement religieux. Chez les nations catholiques, comme la nation canadienne-française, l’étatisme comporte par surcroît, le plus souvent, un élément anticatholique virulent. L’État laïciste y possède encore plus qu’en pays protestants un caractère quasiment théocratique qui explique en partie le projet ÉCR. On y devine, agissante, une dogmatique implicite qui veut changer les cœurs, modifier les comportements, agir sur les mœurs, établir, en somme, une Contre-Église.

L’État a pris la place des parents comme procureur de l’école et des professeurs. L’étatisme profite d’un processus de désocialisation qui dure depuis plusieurs siècles et qui justifie l’État dans ses interventions. Mais ce processus, l’État, paradoxalement, le stimule toujours davantage en voulant y remédier. C’est le cercle vicieux de l’étatisme.

La transmission familiale a été remplacée, dès le plus jeune âge des enfants, par celle d’éducateurs professionnels, qui sont en gros, de la garderie jusqu’à l’université, des fonctionnaires. Les parents n’abandonnent pas leurs enfants aux experts par indifférence. La famille, quoi qu’on en dise, résiste. N’est-ce pas surtout parce qu’elle sert de refuge ? La famille est un lieu de plus en plus séparé de la société civile. La notion récente de cocooning correspond à sa nouvelle vocation. On fuit le monde extérieur et son stress, l’État ou l’entreprise, pour se retirer dans un « cocon » qui n’a pas de fonction sociale et s’oppose non seulement au métier, mais à la mission sociale et politique de la famille traditionnelle. La famille moderne désocialise et dépolitise. Comme l’écrivait Philippe Ariès :

[...] la famille a changé de sens. Elle apparaît beaucoup moins qu’autrefois comme l’élément fondamental d’une société. Elle est une manière de ne plus être seul contre une société qui sépare et qui isole. Dans le contexte moderne, la famille a un sens antisocial.

Si la famille survit, ce n’est donc plus en tant que cellule sociale vivante, mais comme une institution diminuée. Les parents en tout ce qui touche la formation et l’éducation s’en sont remis aux spécialistes et n’ont guère conservé le sentiment d’avoir un héritage moral à transmettre. Et puis, il existe des raisons moins nobles ou plus pressantes de s’éloigner de ces tâches trop ardues prises en main par les experts : le manque de temps, l’ambition professionnelle, l’avidité.

Cependant, l’école à son tour s’est trouvée assez embêtée pour remplir une besogne qui la dépassait. La famille inapte à socialiser n’a jamais été remplacée. Ce mal est déjà ancien. Rebel without a Cause, le célèbre film de Nicholas Ray (1955), témoigne de cette crise. L’adolescence est une invention moderne, et même protestante. Mais la « solution » suggérée par Nicholas Ray, la restauration de l’autorité paternelle (on se souvient du père faible joué par Jim Backus) n’a pas été retenue par le gouvernement du Québec. L’État éducateur a remplacé petit à petit une famille incapable de socialiser ses membres et de leur transmettre son capital moral et spirituel.

Il est vrai que l’État moderne bénéficie en un sens de cette désocialisation générale; il doit toutefois en compenser les effets pervers. Le cours d’éthique et de culture religieuse, qui fait de l’école un « laboratoire social » et non un lieu de transmission du savoir, répond comme il peut, et d’ailleurs comme il veut, aux misères d’une société qui doit être enseignée parce qu’elle n’est plus vécue. Pour le sociologue Frédéric Le Play, contemporain d’un Empire britannique à l’apogée de sa puissance, « la cause fondamentale de la grandeur de l’Angleterre » ne se trouve ni dans la royauté, ni dans la noblesse, ni dans le parlement, ni même dans une « combinaison harmonieuse de ces trois éléments » :

Il existe donc dans la constitution britannique, écrit-il, un pouvoir qui est à la fois plus sage et plus stable que les trois principales autorités de son organisme politique; qui, aux bonnes époques, développe la prospérité en déférant l’action gouvernementale aux vertus de la royauté, aux talents de la noblesse et au mécanisme du parlement; qui, aux époques de défaillance de ces trois institutions, intervient plus directement pour conjurer l’effet des catastrophes intérieures ou des empiètements de l’étranger; qui enfin a fait grandir la nation anglaise plus qu’aucun peuple connu, depuis la fondation de l’Heptarchie, jusqu’à l’époque de gloire et de prospérité qui a immédiatement suivi la paix de 1815. Ce pouvoir prépondérant dans la constitution sociale de l’Angleterre est la famille anglo-saxonne (La Constitution de l’Angleterre, Livre II, ch. VII).

Les pères et les mères qui ont combattu pour la liberté religieuse dans l’affaire du cours ÉCR ont montré la voie d’une véritable restauration politique : elle commence par le rétablissement de l’autorité sociale des parents.
(…)

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