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Les 6 principes
d’une résistance conservatrice

Notre résistance antiétatique s´inspire des principes traditionnels d’une pensée conservatrice tels que les résuma admirablement, en six points, l´essayiste américain Russell Kirk :

1. La croyance en un ordre transcendant (ou à un corps de lois naturelles) appelé à régir la société ainsi que la conscience.

2. Un attachement envers la variété luxuriante et le mystère de l´existence humaine et une horreur sacrée envers l´uniformité étriquée, les objectifs égalitaristes et utilitaristes de la plupart des systèmes radicaux.

3. La conviction qu´une société civilisée exige des ordres et des classes et le rejet de la notion absurde de "société sans classes".

4. La certitude que la liberté et la propriété sont étroitement liées, qu´avec l´abolition de la propriété privée, on se retrouverait dans l´antre du Léviathan.

5. La méfiance envers les sophistes, les calculateurs et les économistes qui désirent reconstruire la société sur des conceptions abstraites.

6. La prise de conscience que le changement peut ne pas être salutaire, qu´une innovation ou qu´une réforme précipitée provoque quelquefois des effets dévastateurs au lieu d´être un facteur de progrès.



Débats et polémiques
DU ROMANTISME POLITIQUE
(une réplique à Pierre Trépanier)

par Jean Renaud
(Publié dans le numéro 8 d'ÉGARDS le 20 juin 2005)


Le romantisme politique noie la haute valeur rationnelle du conservatisme dans un traditionalisme avili.

Notre vieille droite

Une doctrine politique doit être chose vivante, issue d’un lien à chaque jour renouvelé avec le réel, d’un examen attentif du monde qui nous entoure. En ce sens, les attaques que l’on subit inévitablement sont une belle occasion de revoir des positions politiques, de les préciser, de les développer ou même de les corriger au besoin. Les deux éreintements du professeur Pierre Trépanier, que l’on a pu lire dans le numéro 12 de L’Esprit public* (Avril 2005), ont comme particularité de venir de la «droite» nationaliste et «groulxiste». Y répondre, ce sera essayer de définir notre position par rapport à la vieille droite.

Pierre Trépanier n’est pas un imbécile. Il a pris la peine de mettre de l’ordre dans sa pensée (il possède à la perfection la vulgate nationaliste et corporatiste). Je doute néanmoins de la qualité de sa relation avec le réel. Le manque de jugement particulier à la scolastique décadente du nationalisme québécois provient d’une cause très simple: le réel ne les instruit jamais, car leur pensée s’est refermée sur elle-même.

Au-delà de l’argumentation, on retrouve dans les deux interventions du professeur Trépanier les défauts moraux des vieilles droites occidentales, leurs réactions puériles, leur orgueil, leur vanité, leur ressentiment, leur propension à s’excommunier les uns les autres. Lorsque notre censeur nous accuse d’être des faux conservateurs, il confirme cette psychologie chicanière à laquelle nous avaient déjà habitués, de l’autre bord, les groupuscules trotskistes ou maoïstes des années 1960.

Il va plus loin en nous qualifiant d’apatrides. Il n’hésite même pas à évoquer les collaborateurs nazis, les communistes, etc. Le mot «traître» brûle les lèvres du professeur Trépanier. Il aimerait le dire et le dit presque: «Les nationalistes français qui, partis d’un antigermanisme déterminé, ont abouti à la collaboration avec le nazisme ont trahi leurs maîtres nationalistes et, pis encore, leur patrie.» Nous serions de cette pâte, mais nos nazis à nous, ce sont les Américains! Précisons, puisqu’il le faut, que nous souhaitons une alliance avec nos voisins du sud, pas une annexion. Quant à la collaboration avec Hitler, le critère national – quelle que soit sa dignité intrinsèque –, sans doute suffisant pour empêcher la collaboration parisienne, n’aurait éclairé que médiocrement un Allemand sur la malfaisance radicale du troisième Reich. En vérité, le motif le plus important pour rejeter le nazisme était moral. Tout n’est pas permis aux amis de l’ordre. Encore une fois, les analogies hystériques plutôt qu’historiques du professeur Trépanier en révèlent davantage sur lui-même que sur Égards. Notre vieille droite n’a pas su se préserver, pas plus que celle de France, d’une espèce de maladie de l’identité. Le sentiment naturel de la patrie, né d’un contact intime et quotidien avec les siens, a été défiguré à force d’être proclamé plutôt que vécu. Un homme sain se méfie du sentiment national, comme de tout ce qui touche à la sensibilité, et le garde un peu secret. Peut-être, au contraire de ce que voudraient l’intellectuel et le professeur, l’amour de la patrie n’a-t-il pas accès directement à lui-même: pour grandir, il doit en quelque sorte se tourner le dos. Il ne se contemple pas sans s’altérer et se dénaturer. L’identité est quelque chose de mystérieux, de si mystérieux qu’il est difficile d’en parler sans en perdre la substantifique moelle. Le «discours identitaire» détruit ce qu’il voudrait restaurer, comme un horticulteur qui placerait les racines d’un arbre au grand jour, au lieu de les laisser en terre agir dans l’ombre. Il substitue ainsi à l’amour de la patrie, un «patriotisme» majusculaire, pointilleux, souvent hystéonrique, formant, au sens philosophique, une « inadequatio rei et intellectus», un désaccord de la pensée et du monde qui l’entoure, et une sujétion à des émotions d’autant plus violentes qu’elles sont surexcitées par les fumées du cerveau. Il y a en chacun de nous un enfant gémissant, indiscipliné, insatisfait. On ne saurait toujours le faire taire. Je crains cependant que cet enfant capricieux et fantasque soit la muse principale des tenants d’un certain nationalisme identitaire. L’appel à la solidarité, l’anti-individualisme, l’apologie de la tradition constituent, dans le contexte, une simple digue pour protéger d’une réalité plus ou moins abhorrée. La tête pleine d’un rêve de «solidarité», ces romantiques de droite s’anathématisent allègrement les uns les autres et s’avèrent, au fond, d’irréductibles individualistes, d’une puérilité désarmante, féconds en songes inutiles et tapageurs, élevés en vase clos. Haine pure, amour pur, guerre civile ou fusion communautaire, ce sont les systoles et les diastoles de ces vieilles droites bréhaignes qui stérilisent tout ce qu’elles touchent avec une abjecte bonne conscience.

Physiologie du nationalisme

Selon le professeur Trépanier, le traditionalisme canadien-français «s’oppose à l’impérialisme, optant résolument pour les nations et les États-nations.» Cette phrase est un bel exemple de romantisme conservateur. Empire, fédération, État-nation, ville souveraine, aucun de ces divers cadres politiques ne méritent d’être rejetée a priori. Le plus beau des miracles politiques de l’Antiquité fut la paix romaine, fille de l’Imperium, réceptacle et transmetteur des leçons d’Athènes et support historique de la chrétienté, matrice de notre Occident. Je sais bien que l’idée impériale est particulièrement difficile à «digérer» pour des Canadiens français. Nous avons toujours considéré l’Empire britannique comme un symbole de tyrannie, alors qu’il fut le gardien de l’ordre occidental jusqu’en 1914 et qu’il réalisa autant que faire se peut, pendant plusieurs décennies, la tranquillité de l’ordre. Y a-t-il période plus heureuse (en un sens un peu matériel, car ce demi-siècle fut également stupide) dans l’histoire de l’humanité (je ne dis pas seulement de l’Occident) que celle de la naissance du Canada (1867) jusqu’à la Première Guerre mondiale? La planète entière était pour ainsi dire protégée par la Pax Britannica.

L’État-nation est un bienfait, dans certains cas, un méfait dans d’autres. Mais pour le nationalisme, le doute n’est pas permis. Ce fut là une des grandes causes – et peut-être la principale – du déclin de l’Europe et des nations qu’il était supposé servir et qu’il mit, dans les faits, en péril de mort. Le nationaliste romantique embrouille chose publique et désirs, appétits, aspirations d’une sensibilité privée; il s’appuie sur un «sentiment national» essentiellement narcissique qui s’est donné la mission exorbitante de sauver la nation, comme si un nationalisme exacerbé remplaçait avantageusement des institutions ancrées dans la durée. Renan, dans une page prophétique, l’avait prévu:

(…) j’ai toujours craint que le principe des nationalités, substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer les luttes de peuples en exterminations de race, et ne chassât du code du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois**.

En 1918, avec la destruction des empires austro-hongrois et ottoman, s’établit en Europe centrale, au nom du prétendu droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le principe des nationalités. Célébré par un nationaliste de droite tel que Barrès, ce principe est pourtant d’origine révolutionnaire et Hitler l’utilisera vingt ans plus tard pour justifier ses annexions. Le vieil ordre européen d’avant la Révolution, plus ou moins rapiécé au XIXe siècle grâce au génie de Metternich, succomba alors définitivement aux coups répétés de la bêtise, de l’angélisme et de la barbarie.

Or, quel est chez nous le «symbole paternel de légitimité0», évoqué par Renan, sinon la monarchie britannique? Le pouvoir politique légitime est ce qui protège le droit profond d’être soi, de persister dans son être, sans tomber dans la démesure. Je ne crois pas que se déclarer tory au sens d’Edmund Burke et de John Henry Newman, fidèle à la couronne, hostile au jacobinisme péquiste ou trudeauiste des élites québécoises et ontariennes, à l’abstraction politique, aux constitutions écrites, aux chartes, aux gouvernements des juges, à la démocratie pure (destructrice des minorités et des libertés) soit être un apatride. Les institutions britanniques, les plus traditionnelles d’Europe, les plus moyenâgeuses (au meilleur sens du mot) s’accordent avec le génie politique canadien-français (leur affaiblissement a signifié pour nous le déclin!). Elles sont bien davantage notre tradition que la conception romantique de l’économie de certains traditionalistes. La monarchie constitutionnelle britannique n’est pas bonne en tant que britannique, mais en tant que traditionnelle: elle a duré et elle a réussi.
(...)

* Le premier assaut, qui n’est qu’en partie consacré à Égards, consiste en un court texte, intitulé «La Droite, les Droites», envoyé au journaliste du Devoir Antoine Robitaille. Le second article, un peu plus long, « Tendances du conservatisme apatride en 2005 », est entièrement consacré à notre revue.

** L’article «La Guerre Franco-Allemande» est paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1870. Il est reproduit dans Ernest Renan et l’Allemagne, Textes recueillis et commentés par Émile Buré (New York, Brentano’s, 1943, p. 81). Ces belles et bonnes lignes sont précédées d’une grosse sottise: «La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vu avec terreur sortir des entrailles du vieux monde germanique.» Mais ne pas la vouloir ni la comprendre suffit-il à nous protéger d’une calamité?


Lisez la suite dans le numéro 8 d'ÉGARDS
Sommaire du numéro courant
Numéro 28
Été 2010

UN TÉMOIN DE L’ÉVANGILE : LE CARDINAL MARC OUELLET
 par Benoît Lemaire

LE DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN : DU PRINCIPE À LA RÉALITÉ
 par Marie-Thérèse Urvoy

UN MONDE PARODISIAQUE IV
 par Christian Monnin

ENTAILLES IV
 par Patrick Dionne

RESTAURATIONS — ESSAIS POLITIQUES ET CRITIQUES VI RELATIVISME ET TOTALITARISME
 par Jean Renaud


CHRONIQUES

LE SIÈCLE, LES HOMMES, LES IDÉES
 par Luc Gagnon et André Désilets

NOTES DE LECTURE
 par Matthieu Lenoir et Benoît Miller

DOCUMENT L’EUTHANASIE : LA MORT ENSAUVAGÉE OU L’ALIÉNATION TOTALITAIRE DE LA PERSONNE
 par François Primeau (MD, LCMC, DPSYCH, CSPQ, FRCPC, BPH, CTH)





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Dernière mise à jour : 23 juillet 2010