Charlie Hebdo et les apories du conservatisme: Notes pour servir à une (future) culture conservatrice

Mise en ligne de La rédaction, le 5 mars 2015.

par Jean Renaud

[ EXTRAITS DU NUMÉRO 46 / FÉVRIER-AVRIL HIVER 2015 ]

La Bataille de Poitiers (détail)

Le droit à la liberté d’expression fut un des thèmes dominants après le massacre révoltant, le 7 janvier 2015, de plusieurs collaborateurs du journal satirique parisien Charlie Hebdo et de deux policiers. La liberté d’expression s’enracine dans la tradition occidentale : elle découle, bien au-delà des Lumières, de la notion classique de délibération politique. La vertu de délibération (Thomas la nomme d’un mot grec eubulia qu’on a traduit par «bon conseil») se rattache à la prudence (phronesis), à la sagesse proprement politique. La fin recherchée est le bien-vivre, et non comme on dit ridiculement aujourd’hui le «vivre ensemble». On délibère en vue d’effectuer des choix éclairés (ce qui est évident n’est pas objet de délibération). On consulte, on réfléchit, on enquête, on débat parce qu’on ne sait pas. La délibération dénote à la fois la présence de la raison et celle de l’ignorance. «Dieu ne tient pas conseil, enseigne saint Jean Damascène, parce que c’est là le fait d’un ignorant.» Dans notre système britannique, la «liberté de parole» est plus grande pour un député, œuvrant au sein du Parlement, que pour le citoyen ordinaire, puisque le parlementaire ne peut être poursuivi pour des propos tenus à la Chambre ou dans un comité. C’est ce qu’on appelle l’immunité. Ce privilège constitue «en quelque sorte, une dérogation au droit commun» (cf. Thomas Erskine May, Treatise on the Law, Privileges, Proceedings and Usage of Parliament). Cette liberté n’en est pas moins encadrée, puisque le député ne peut prendre la parole au gré de sa fantaisie et la garder indéfiniment. Des débats qui n’aboutiraient pas à des décisions ou à des lois perdraient toute signification. La liberté d’expression appliquée à l’ensemble de la société civile est une délibération informelle à laquelle tous les citoyens sont invités. Plus limitée que pour les législateurs, elle n’en laisse pas moins une grande marge de liberté (toujours susceptible de plus ou de moins selon les circonstances). Cette délibération «ouverte» reste féconde dans la mesure où sa finalité est minimalement respectée : si elle conserve un certain caractère (rien n’est parfait) d’enquête rationnelle propre à éclairer nos décisions politiques et personnelles, elle contribuera, non sans accrocs ni grincements de dents, au bien vivre et au bien agir de la communauté politique.

Ce sont des évidences, mais totalement oubliées dans l’actuelle régression des intelligences. L’individualisme moderne a tendance à hypostasier les droits – comme la liberté d’expression – et à les séparer de leurs finalités sociales ou politiques, qui seules, les justifient, pour les rapporter à un homme générique né de parents inconnus dans un pays imaginaire. L’absence de fin est devenue une sorte de credo occulte de notre civilisation nihiliste. Nous vivons dans un univers atomiste à la Démocrite, entraîné dans un mouvement perpétuel et vain, sans finalité autre que le «contentement» des individus. De là ce mélange d’euphorie et de découragement des modernes; objectif chimérique, cercle carré qu’un contentement poursuivi pour lui seul au lieu d’être le fruit de l’acte vertueux*. Le nihilisme engendre une culture du désespoir. La liberté d’expression dans ce contexte n’est plus qu’un des visages d’un rienisme (le mot est de Joseph de Maistre) désentravé. Cette liberté déifiée se dévore elle-même et conduit à un despotisme radical, dernier masque de cette pure liberté du moi qui est servitude.

Cette idole est d’ailleurs sans cesse désavouée. Ce droit «universel», sujet d’innombrables discours et d’hypocrites génuflexions, dans les faits (car les faits sont tenaces) n’est jamais respecté. La censure – pas de vie en société sans censure – choisit simplement des voies détournées, camouflées, biaisées pour dispenser ses blâmes et ses sanctions. Renaud Camus, Richard Millet ou même Éric Zemmour ont-ils bénéficié de la liberté d’expression autant que leurs répondants de gauche? Pourquoi d’ailleurs censurerait-on Charlie Hebdo? Cette revue incarne un cas banal de rectitude politique. On les qualifierait sans méchanceté de conformistes de l’obscénité. Je note incidemment que ces champions de la liberté d’expression ont lancé, en 1996, soutenus par un gauchiste comme Jean-Luc Mélenchon, une pétition pour interdire le Front National qui a recueilli 173000 signatures. Le ministre de l’Intérieur actuellement en fonction, Bernard Cazeneuve, a appelé le 16 décembre 2014 à manifester contre Éric Zemmour: la République française est une secte qui tolère la liberté d’expression avec modération et l’applique de façon asymétrique… «À force de synthèses politiques douteuses et de relectures historiques frelatées, ils ont rendu la France peu à peu nauséeuse», écrivait en 2012 ce même Bernard Cazeneuve, dans Le Nouvel Observateur, s’en prenant à Nicolas Sarkhozy. Ces conciliations «nauséeuses», quelles sont-elles: «de Gaulle et Jaurès, la République et les racines chrétiennes de la France, le message universel de la déclaration des droits de l’Homme et l’appartenance de la France à la civilisation occidentale».

La culture de Charlie Hebdo, c’est celle d’une France qui s’est faite hara-kiri. «Charlie a servi de bréviaire aux enfants de Mai», écrit Laurent Joffrin, le directeur d’un journal lui-même bréviaire du déclin français, Libération**. Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski étaient des adulescents, comme on dit aujourd’hui, des vieux soixante-huitards attardés, qui n’avaient rien appris, rien compris, rien prévu. Charb n’affirmait-il pas que les catholiques étaient plus nuisibles que les musulmans parce qu’ils lui avaient intenté plusieurs procès? Pour Cabu, le problème de la France, ce n’était pas l’islam, mais plutôt un Éric Zemmour, l’auteur, d’ailleurs très républicain (mais de droite), du Suicide français. Le beauf, disait Cavanna, c’est le «sale con ordinaire qui se croit brave type», c’est-à-dire le Français moyen. Cabu aura popularisé ce terme de «beauf» pour désigner un cave ringard et obèse. Lui et ses complices ont enseigné aux Français le mépris des Français et la haine de la France. Charlie Hebdo, ce n’est pas «l’incarnation de l’esprit français» (sic), comme l’écrit sottement Franz-Olivier Giesbert dans Le Point, mais de simples sectaires de l’anomie, à la pensée sommaire où cohabitaient stalinisme inconscient et érotomanie ostentatoire, fanatisme laïciste et bigot (mais oui!) et anticléricalisme, rectitude politique et infantilisme de potache égrotant, bref une école d’anarchisme liberticide à l’usage de ces analphabètes branchés et bavards dont regorgent toutes les grandes métropoles du monde. Au Québec, on leur comparerait assez bien Rock et Belles Oreilles, un groupe d’humoristes dont le conformisme empressé et obséquieux éclipse le journal français, mais qui le rejoint par sa trivialité et sa mesquinerie: «les dignitaires de cette version québécoise de Charlie Hebdo, écrit Patrick Dionne, Guy A. Lepage en tête, sont aussi attardés et simplificateurs, mais bien plus lâches, bien plus policiers, coterie de demi-portions gouvernée par le ressentiment, qui pose en élite et méprise tout ce qui n’est pas elle-même». Mais n’accablons pas Charb, Cabu et les autres et n’exagérons pas l’influence de ces talentueuses éponges qui furent non seulement les victimes de la barbarie terroriste, mais les proies faciles d’un nihilisme qu’ils n’ont ni inventé ni aggravé, auquel ils ont tout au plus consenti. Dieu ait leur âne, dirait le bon Nadar.

Ce portrait, sans doute peu flatteur, n’excuse en rien ni ne relativise l’odieux crime des frères Kouachi. Mais fallait-il que la France (et tout l’Occident!) déclare presque d’une seule voix : «Je suis Charlie»? L’ancienne ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a confié à des journalistes de Marianne: « Je suis 100% Charlie, j’ai envie qu’on bouffe tous du curé***!» Des catholiques, des évêques ont complaisamment embarqué dans ce ridicule mimétisme. La vénérable revue des Jésuites français, Études, fondée en 1856, a même publié sur son site des caricatures anticatholiques de Charlie Hebdo, dont l’une, particulièrement ignoble, où l’on «apprend» que Benoît XVI a démissionné pour pouvoir retrouver un jeune homme de la garde suisse pontificale : «Nous avons fait le choix, a écrit la rédaction, de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. C’est un signe de force que de pouvoir rire de certains traits de l’institution à laquelle nous appartenons, car c’est une manière de dire que ce à quoi nous sommes attachés est au-delà des formes toujours transitoires et imparfaites****». Est-ce du masochisme, du sentimentalisme, de l’idiotie, de la névrose, de l’apostasie? Oublient-ils, ces religieux, jusqu’où ont été ces salisseurs? À de pures grossièretés qui ne relèvent plus du «droit» de critiquer les religions, ni même d’un prétendu droit au blasphème, mais d’une bassesse sans probité ni intelligence. Ces clercs semblent incapables de remettre en question avec une argumentation rationnelle l’idéologie républicaine, laïciste, droit-de-l’hommiste parce qu’elle les imprègne autant que ceux qu’ils n’osent plus nommer leurs adversaires. La droite politique a-t-elle été plus brillante que la gauche chrétienne? Il faut en douter.
[...]

* Albert le Grand va jusqu’à soutenir qu’Adam éprouvait plus de jouissance conjugale avant qu’après la chute.

** Laurent Joffrin, humoriste à ses heures, écrit encore : «Est-ce un hasard ? Les terroristes ne se sont pas attaqués aux “islamophobes”, aux ennemis des musulmans, à ceux qui ne cessent de crier au loup islamiste. Ils ont visé Charlie. C’est-à-dire la tolérance, le refus du fanatisme, le défi au dogmatisme. Ils ont visé cette gauche ouverte, tolérante, laïque, trop gentille sans doute, “droit-de-l’hommiste”, pacifique, indignée par le monde mais qui préfère s’en moquer plutôt que d’infliger son catéchisme. Cette gauche dont se moquent tant Houellebecq, Finkielkraut et tous les identitaires…». Vous ne rêvez pas: l’éditorialiste reproche aux deux terroristes islamistes de s’être attaqués à des gens de gauche insuffisamment lucides pour craindre «le loup islamiste». On devine que si les frères Kouachi avaient éliminé «Houellebecq, Finkielkraut et tous les identitaires», cela aurait paru moins scandaleux à ce gentil sectaire, ouvert, tolérant et laïque.

***L’ennemi du laïciste est toujours le catholicisme. Un autre exemple : Caroline Fourest a expliqué, en septembre 2013, au Grand Journal de Canal +: «S’il y a bien un intégrisme massivement en train de reprendre du poil de la bête, c’est l’intégrisme catholique.»

****[...] au-delà des formes toujours transitoires et imparfaites»! Notons à quel point ce langage est maladroit pour parler de la religion de l’incarnation qu’est le christianisme. La croix est-elle donc une forme transitoire et imparfaite?

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