À la pointe du calame. Autour des Filiations de Patrick Dionne (textes intégraux)

Mise en ligne de La rédaction, le 22 octobre 2020.

par André Désilets et Patrick Dionne

[EXTRAITS DU NUMÉRO 61/AUTOMNE 2020-HIVER 2021]

Ces discours ont été prononcés lors du lancement du livre Filiations de Patrick Dionne (Éditions Synoptique, 2019), le 24 janvier 2020 à la Bibliothèque Albert-le-Grand (Montréal). Le premier, rédigé par André Désilets, a été lu par Benoît Miller. Le second est de Patrick Dionne.

De l’aphorisme comme exercice de concentration
Aujourd’hui, nous participons avec grand plaisir au lancement du troisième livre d’aphorismes de Patrick Dionne, des Filiations qui rappellent notre condition, notre vulnérabilité, «notre regard qui manque à la lumière», dirait Gustave Thibon.

Ses amis le savent: Patrick Dionne n’appartient pas aux âmes satisfaites, celles que Nicolas Gogol appelle les âmes mortes… et qui annoncent l’arrivée des automates. L’esprit de système n’est pas son lot, son style, son caractère. Très tôt, il a senti l’odeur du «gros animal» dont parle Platon à propos de l’action de masse. Ce n’est pas sans raison que Nicolas Berdiaeff divisait l’humanité en deux camps: les dostoïevskiens et ceux pour qui l’esprit de Dostoïevski est un scandale. C’est dire que Patrick Dionne figure parmi ces rares poètes dont le souffle rythmique évoque un «chant plus vaste que soi», si je reprends les termes de François Cheng. Selon notre auteur, «un écrivain qui ne ressemble pas d’une manière ou d’une autre à un Père de l’Église est sans intérêt». Un bon livre n’est-il pas une fenêtre ouverte sur la vie, une invitation à l’approfondissement de l’expérience, une clef pour la connaissance du cœur, une connaissance qui n’a rien à voir avec ces hémorragies de nous-mêmes dont souffre notre époque sans s’en rendre compte ? Voici ce que répondait le pasteur Oskar Pfister à Sigmund Freud lors de la publication de L’Avenir d’une illusion, une œuvre particulièrement antireligieuse s’il en est une:

«Nietzsche a déjà caractérisé votre prise de position en ces termes: “On aura compris où je veux en venir, à savoir qu’il existe toujours une croyance métaphysique, sur laquelle repose notre croyance en la science [...] que nous, les cognitifs d’aujourd’hui, nous les athées et les antimétaphysiciens, nous tirons encore notre feu de l’embrasement allumé par une foi vieille d’un millénaire [sic], cette foi chrétienne [...] selon laquelle Dieu est Vérité et la Vérité est divine [...]. Mais comment, alors que cela devient justement de moins en moins digne de foi, quand rien ne s’avère plus comme divin, si ce n’est l’erreur, l’aveuglement, le mensonge?”» (Freud, Correspondance avec le pasteur Pfister, Paris, Gallimard, 1963, p. 169).

Avec Patrick Dionne comme avec les Juifs dont il se sent proche, on pense avec le cœur et c’est pourquoi rien ici-bas ne peut nous rassasier. «Tout est lié au cœur», observe-t-il. Car il s’agit d’un «foyer» à partir duquel le poète fait profession d’être étranger et voyageur sur la terre. Ainsi Patrick Dionne ne cherche pas à se couper du monde, mais à renouer un pacte nuptial avec la vie, avec sa profondeur cachée, mystérieuse, là où brûle un feu dont la chaleur fait fondre la glace d’un monde purement rationnel. À ses yeux, il n’y a pas un seul homme qui n’ait une aspiration à la vérité, un tressaillement devant la beauté, un pressentiment du mystère devant l’amour et devant la mort, soit ce qu’on s’efforce trop souvent d’étouffer, de taire, pour être heureux et «en bonne santé», croit-on. Mais «le bonheur est toujours d’occasion», écrit Patrick Dionne. Car la vie se charge de nous rattraper et de nous inciter à l’effort, au travail, à la patience et au silence, ce silence qui donne tout son poids à la parole. «Le pays réel, déclare Jean Renaud en citant Pierre Boutang, c’est le sacré, c’est la transcendance». C’est Dieu ou rien, affirme le cardinal Robert Sarah. Le Christ a dit: «Je suis le chemin»… et c’est le mystérieux mouvement de la création, de l’incarnation, de la célébration. «Planter ses phrases comme des croix », précise l’auteur d’Entailles II. Y a-t-il quelque chose alors de plus passionnant que d’essayer de comprendre un texte, de le sonder, de le décrypter, de le commenter et d’en rechercher le lien avec la vie? «Prenez avec vous des mots et revenez à l’Éternel», proclamait déjà le prophète Osée en 780 avant notre ère. Beaucoup plus tard, Freud lui-même, qui ne renia jamais ses origines juives, parlera de «l’édifice invisible du judaïsme»… qui est étude, examen, prière. Certes, les nationalistes d’ici et d’ailleurs comprennent mal ce dont il est question. Mais rappelons-nous que l’identité d’un homme n’est pas réductible à ses composantes naturelles: naissance, sexe, langue, couleur, nation, profession, religion. Comme le note Amin Maalouf, l’identité n’est pas un «patchwork», c’est-à-dire la «juxtaposition d’appartenances autonomes», mais une concentration, une aspiration, une ouverture sur la transcendance, sur cette autre dimension de nos vies qui fait qu’un homme est un homme. «L’humain n’est authentiquement l’humain, dira Gabriel Marcel, que là où il est soutenu par l’armature incorruptible du sacré». Sinon un glissement de sens risque de s’opérer et nous assistons alors aux pires abus, aux pires conflits sous les plus beaux prétextes: justice, égalité, indépendance, droit des peuples, démocratie, solidarité et autres idéaux aussi trompeurs les uns que les autres.

D’une certaine façon, Patrick Dionne appartient à l’antique tradition de la parole de l’Histoire, celle qui célèbre avant tout l’appel du témoignage, le poids vital du «dit» qui bouleverse en profondeur et ouvre l’âme. Toujours le même souci: vivre, aimer, transmettre, communier, partager. Aussi le livre de Patrick Dionne est-il à l’image de son auteur: partial et passionné, riche et engagé, original et inspiré. De fait, il reconnaît cette soif de vérité qui le dépasse et qui constitue le terreau natif et irréductible de son être. Citons par exemple un extrait de son témoignage de gratitude pour Claude-Henri Grignon qui lui «a montré qu’il était possible, ici, au Québec, d’être catholique et intelligent, pieux et déniaisé, comique et sérieux, polémiste et poète, convaincu qu’un piqueur de colères prophétiques tel que Valdombre peut nous réapprendre à nous tenir debout» (Égards, no LVII, p. 46). Soyons attentifs, conseillent par ailleurs les maîtres de la tradition catholique. Ne vivons-nous pas dans une civilisation qui se complaît dans une espèce d’insensibilité spirituelle et qui, du même coup, autorise un usage immodéré, voire idolâtrique de l’économique, du politique… et du pornographique? Dans un tel contexte, écrire implique un éveil, un « travail difficile », confiait Charles Ferdinand Ramuz à Igor Stravinski, puisqu’il s’agit d’évoquer, à travers des mots usuels, composés ou insolites, un combat intérieur, un «retrouvement», l’appréhension directe d’une Présence, d’une Personne, d’une Parole qui demande à être entendue et gardée (Lc XI, 28).

Par conséquent, la littérature peut être un véritable exercice spirituel qui invite le lecteur à épouser la durée, à tenir bon, à mûrir en ce temps de bruit et de fureur où la mort elle-même, déclarée dérisoire, déclassée par l’idéologie et la technologie, sera «dignement» provoquée avec l’assentiment de l’élite, cette aristocratie universitaire dont parle Jean-François Braunstein dans La philosophie devenue folle. Ce n’est donc pas par hasard que Jean Renaud s’interroge: «les modernes savent-ils encore goûter, déguster une œuvre, s’en délecter?» Tout indique que notre époque semble avoir rompue avec cette «piété naturelle» (Malebranche) qui a toujours eu «une importance centrale dans la vie du livre». Pour Alain Finkielkraut, le monde moderne s’accroche de plus en plus à Internet pour dissoudre toute sacralité, toute altérité, toute transcendance. «Le monde est en froid avec la vérité», constate Patrick Dionne. Il s’objective. Désormais, la vie en réseau a la cote. Et les étudiants qui ne savent pas lire en silence s’avèrent incapables de résister, de combattre les tendances qui cherchent à rendre totalitaire l’ordre du monde. Prisonniers des artifices et des clichés de l’actualité, ils s’empressent de nous taxer de vestige, de fossile, de résidu, de relique, d’anachronisme, de dinosaure, d’arriéré, et j’en passe.

Ne nous faisons pas d’illusions. Les ennemis du livre continuent leur travail de sape. Ils souhaitent, plus ou moins secrètement, enterrer la mémoire des hommes. Mais comment peut-on rendre possible pareille monstruosité? demandait le mathématicien Alexeï Lossev. «Notre scolarité, aujourd’hui, est de l’amnésie planifiée», répond George Steiner. Aussi l’écrivain comme le lecteur, selon Jean Renaud, doivent-ils «accepter d’être en marge» ou en quête, d’être «les ratés de demain, les derniers hommes libres». Paul Evdokimov parle des moines du monachisme intériorisé pour qualifier ces hommes et ces femmes qui pratiquent l’art du discernement des esprits et des pensées cachées, qui développent la culture de l’attention spirituelle et du «combat invisible» et qui, pour reprendre les termes de Patrick Dionne, «règlent la respiration de [leur âme] sur celle du mystère».

Ainsi, à l’opposé du bon sens pratique habituel, l’auteur de Filiations préconise l’invraisemblable et l’incroyable, comme la forme la plus inhérente au vrai réel. C’est que, pour Patrick Dionne, la vie ne se confond pas avec ses phénomènes de surface. Aussi nous fait-il toucher le caractère superficiel de l’optimisme rationaliste occidental. Au fond, il rappelle, pour paraphraser le Nouveau Testament, ce que notre époque oublie, ou rejette carrément avec «un air de condescendance royale» (Green): «ce qui, pour être caché, n’en fonde pas moins le monde depuis toujours». D’autant plus que les Évangiles ne se veulent pas seulement des documents historiques, mais aussi des confessions de foi. «Ils s’ordonnent selon une intention théologique, souligne Jean-François Colosimo, et non pas à un souci biographique». Il s’agit de remettre les mots sur la route du Sens. Car c’est là que l’homme moderne est le plus vulnérable, le plus accessible. Dans l’attente de l’inattendu, dira-t-on. Or, comme le souligne Pascal dans ses Pensées, «ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre, mais au contraire, en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre»… Saint Paul précise autrement ce dont il est question: «À présent, partielle est ma science, mais je connaîtrai alors comme je suis connu» (I Co XIII, 12), «car notre démarche est de nous fier et non de voir» (II Co V, 7), notre véritable identité étant «cachée en Dieu avec le Christ» (Col III, 3).

D’où le caractère aristocratique, incisif, de l’œuvre de Patrick Dionne: une voix intempestive, un ton qui n’a pas son pareil, des vibrations rares, originales, qui nous invitent à consentir au mystère de l’être. «Voilà deux mille ans que les exégètes trébuchent sur la Bible, signale notre auteur, et aucun n’a réussi à casser le miroir de saint Paul». À ce propos, citons Hermann Broch qui, à l’instar des Pères de l’Église, relève un point capital: «Tout ce qui est véritablement humain se passe dans le domaine de l’antinomie. L’animal, plus d’une fois envié par l’homme à ce sujet, ignore tout de l’antinomie. Et plus l’homme est dégagé de l’animalité, plus l’antinomie y creuse des entailles». Pour que notre civilisation, dédaigneuse de la vraie sensibilité et des vertus de foi et d’espérance, ne se referme pas sur elle-même.

André Désilets

Jugez vous-mêmes
J’assiste rarement à des lancements. Les périls y sont extrêmes. Le vin, d’abord, nous fait courir tous les dangers. Où est le Falerne, qui jetait Horace dans les délices, le Bourgogne «accordé à Vénus», célébré par Léon Daudet, le Pomerol qui vivifie, le Mas de Libian thibonien, qui ensoleille le cœur, le Cabernet Franc du Val de Loire, qui aère l’esprit, ou même le «vinaigre bien né», comme disait Tibère? L’assoiffé les cherche en vain, le gosier sec, les lèvres suppliantes, le palais au désespoir. Il doit se rabattre sur un liquide pâle ou sirupeux, un jus de pingouin, d’orignal ou de kangourou, vieilli en fût de carton ou pressuré la veille, malfaisant comme ce n’est pas permis. Celui qui peut boire cette coupe se frottera ensuite aux professionnels de la littérature, personnages pâmés ou inexistants, dont le rôle est peut-être, dans l’économie du salut, de nous donner un avant-goût du purgatoire. Selon Chamfort, le secret pour réussir en société, et donc auprès de ces gens-là, est de «savoir s’ennuyer », un art pour lequel je n’ai aucun talent. Il y a enfin les discours. On frémit rien qu’à y penser. C’est que Démosthène n’a pas la postérité d’Abraham! Bredouilleur bien élevé, marathonien du remerciement, plâtre éventé, répétiteur maniaque ou explorateur de marécages, quel formidable assommeur que le lanceur de livre!

J’ai toujours considéré que l’épluchage d’un livre en public, par son auteur, était ridicule. Pourquoi jouer le ventriloque de son œuvre, si ce n’est qu’elle est muette? N’est-ce pas avouer la nullité de ses conceptions, l’insuffisance de ses moyens, son impuissance, sa stérilité ? L’œuvre forte parle son propre langage. Il est assez comique d’entendre un faiseur pérorer sur son ratage… On rêve d’un nouveau Saint-Simon pour immortaliser le trait. Sauf que la satire se fiche des pourquoi: elle saisit, elle frappe, elle démolit; elle ne creuse pas.

Il n’y a rien de mal en soi à méditer sur ses œuvres. Cependant cet exercice doit être mené dans l’intimité; il exige de la lucidité, de la perspective et, on l’oublie trop, assez de matière pour méditer. Évidemment, là où la pensée est absente, on radote sur le processus de la pensée. Ce diagnostic de Nietzsche, applicable également à l’ordre affectif, définit presque toute la philosophie moderne (ce qu’illustre un raisonneur imperturbable comme Daniel C. Dennett). De simple tentation, l’autoexégèse est devenue une obsession. On m’objectera que Martial, Jérôme ou Augustin ont commenté leurs écrits. Mais c’était par humour, par nécessité polémique, par humilité, par amour de la vérité. La psychologie n’avait pas encore ravagé la face de la terre. L’exhibitionnisme n’était pas encore une activité subventionnée. L’introspection n’était pas une toquade de cafardeux et de désœuvrés; elle était dirigée vers les êtres et les choses, en vue d’un bien spirituel et moral.

La pudeur et la piété étaient le fond de l’âme des Anciens. L’une ne va d’ailleurs pas sans l’autre. En présence du mystère, que valent nos phrases? Peut-être pas même une poignée de cendre… À cet égard, un Evelyn Waugh, un André Désilets ou un John Ford sont proches des Anciens; interrogés sur la signification de leur œuvre, ils répondent par une ellipse, une boutade, des généralités… Quel écrivain, quel artiste a jamais su exactement ce qu’il faisait? Les tic tac de notre cervelle n’ont qu’un rôle secondaire dans la genèse, l’élaboration et l’exécution d’une œuvre. «Qu’as-tu que tu n’aies reçu? demandait un des plus puissants génies de tous les temps. Et si tu l’as reçu, poursuivait-il, pourquoi t’en glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu?».

Le pauvre narcissisme, qu’on s’empressera d’accuser dans cette affaire de dilatation littéraire, n’est qu’un symptôme (confondre le symptôme avec le mal est caractéristique de notre modernité). Mais de quel mal? L’ingratitude, qui est un euphémisme pour impiété. Fondamentalement, Narcisse est l’homme qui dit «non» à tout ce qui n’est pas lui. C’est l’homme de la séparation et de l’enfermement. Il ne donne rien et n’accueille rien. Il réinterprète en miniature le drame de Satan, l’ange qui a dit «non». Dans enfermement, il y a enfer.

Peu à peu le non orgueilleux se métamorphose en désir d’anéantissement. Car l’homme livré à lui-même ne côtoie que le non-sens et l’horreur. Il en vient à souhaiter, à exiger que tout disparaisse, sa personne, la race humaine, la terre, les étoiles, tout. Il se complaît dans de niais ou d’abjects phantasmes de «fin du monde», il conjecture en salivant sur la valeur rédemptrice du néant. Je ne sais rien de plus macabre que ces apocalypses sans aurore. Une promesse a été faite aux hommes, et ils s’accrochent à des contrefaçons de la parousie, ils courent après l’opinion des chercheurs, ces nouveaux fatuaires! Voilà où mènent l’éducation supérieure et la lecture quotidienne des journaux : au crétinisme et à l’amnésie. Mais celui qui consent à être visité peut, déjà, entrevoir les splendeurs de la Jérusalem céleste. Car l’homme, au contraire de l’ange déchu, peut toujours dire «oui». «Et que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement», lit-on dans l’Apocalypse – un livre qui finit bien.

Le cœur aspire à ce qui le transcende. Le regard de l’aimée, le bleu de l’aube hivernale, l’allée de pins inondée de lumière, les notes qui naissent de l’étreinte des cordes, l’abandon plein de grâce du mourant ne nous émeuvent-ils pas au-delà des mots, de toute description et de toute vision ? N’est-ce pas le langage de la transcendance?

L’écrivain joue son âme sur le papier. Qu’il invoque la grammaire du ciel, s’il espère être autre chose qu’une cymbale qui retentit.

Patrick Dionne